VIVRE SUR LE PERMAFROST

Proposition pour un voyage d’étude des villes périglaciaires sibériennes
Benoît Durandin / Avril 2005

Avant-propos
Le permafrost (1), monstre géologique et climatique, façonne depuis la dernière glaciation (2) le paysage sibérien. Tous ses reliefs, que ce soient ceux de la taïga avec ces petits monticules ou ceux de la toundra plus au nord avec ces reliefs plus accidentés sont la partie visible des mouvements souterrains en cours du permafrost.

Ce permafrost est l’élément invisible qui régule le rapport au sol des habitants de la Sibérie. Au recensement de 1990 ceux-ci étaient 25 millions et se répartissaient principalement dans la zone méridionale périglaciaire de la Sibérie et vivaient principalement dans des grandes villes.

Depuis dix ans, deux éléments sont à prendre en compte dans le futur des sibériens. Tout d’abord l’effondrement du système politique, social et économique qui avait prévalu jusqu’à la perestroïka, leurs garantissaient un niveau de vie certes minimum mais total. La dégradation des conditions économiques fait que la Sibérie se vide aujourd’hui de ses habitants, et que progressivement toutes les personnes ne travaillant pas sont déplacées ou se déplacent elles-mêmes vers d’autres villes aux climats moins rigoureux et conditions de vies moins dures. Des 25 millions d’habitants que la Sibérie comptait il y a 15 ans, plus de 20% sont déjà partis.

Le second est l’effet du réchauffement climatique sur le permafrost. Il a été enregistré par des scientifiques russes qu’en certains endroits parmi les plus méridionaux de la Sibérie, la couche active n’avait pas regelé depuis plusieurs années comme elle aurait dû normalement le faire du fait d’une hausse de quelques degrés de la température. Le permafrost a pour particularité de réfracter une partie des rayons du soleil et de refroidir la température. Dans un cercle vicieux, plus le permafrost fondra, moins les rayons du soleil seront réfractés, plus la température s’élèvera. Cet effet ne peut que s’amplifier dans le siècle à venir. La frontière glaciaire pourrait être repoussée jusqu’à 500 kilomètres vers le nord. Une étude commandé à des chercheurs canadiens a conclu que dans moins de 70 ans, il sera possible de cultiver du blé (3) dans certaines parties de la Sibérie (4).

Si ce phénomène s’amplifie, comme toute les modélisations semblent le montrer, dans la seconde moitié du 21e siècle la partie méridionale de la Sibérie ne sera plus qu’un immense marécage. Une grande partie du territoire se trouvant en dessous du niveau de la mer, la  topologie en serait considérablement modifiée et se transformer en une multitude d’îles et terres reliées par des isthmes.

Cette proposition se construit autour de cette articulation : constat d’un siècle d’urbanisation et de terraformation du territoire sibérien, son devenir trouble dans le siècle à venir et les possibilités de morphogenèses qui y résident.

Ce qui motive ma recherche c’est la tension qui existe entre ces états différents, c’est la possibilité de réfléchir à un urbanisme qui ne se constituerait pas depuis un extérieur -celui qui a prévalu jusqu’ici avec la transposition de modèles de villes existantes ailleurs- mais au contraire depuis un substrat local. Puisque ici c’est le sol qui fait défaut, l’urbanisme pourrait être pensé « sans gravité », par strates. Il ne se ferait en interaction avec un environnement mou. Il pourrait alors se constituer, sans autres préalables qu’une connaissance des phénomènes en cours, dans un seul et même processus de sédimentation et de transformation qui lierait mouvements géomorphologiques et aménagements humains.

Préhistoire
Les modes d’urbanisation de la Sibérie ne connaissent pas d’équivalent dans l’histoire des hommes. Cette urbanisation est tout d’abord relativement tardive puisqu’elle n’a vraiment commencé qu’à la fin du 19ième siècle avec la construction du transsibérien (1801-1916) (5). Ce en quoi elle pourrait se rapprocher de la conquête de l’ouest américaine, mais comparé à celle de la Sibérie celle-ci s’est faite de façon beaucoup plus rapide et directive. Elle s’est faite principalement dans un premier temps par le fait de prisonniers politiques déportés, ce en quoi elle pourrait se rapprocher de celle de l’Australie. Elle n’a pas connu de véritable ruralisation dans un premier temps. Sur ce dernier point la seule comparaison qui pourrait être faite serait celle d’un urbanisme qui n’existe pas encore même si celui-ci a déjà été pensé et projeté : celui qui pourraient un jour exister sur la lune ou sur la planète mars. Enfin l’implantation de ses villes a été dictée par les lieux d’extraction mêmes, nécessitant le plus souvent l’édification de villes nouvelles pour y loger les personnes y travaillant.

La conquête de la Sibérie s’est faite presque par hasard, sans qu’aucun plan de conquête ne soit véritablement établi par une poignée de cosaques et ce en plusieurs phases successives. Le succès d’une première expédition en entraîna plusieurs autres avec comme date importante la fondation de la ville d’Eniseïk en 1619, celle d’Iakoutsk en 1632 et enfin celle d’Okhotsk en 1649 à l’extrémité orientale de la Sibérie. Pas de batailles véritables ne les avaient opposés aux tenants du dernier khanat issue de la horde d’or et aux autochtones qui peuplaient ce territoire immense. L’occupation du territoire s’est limitée dans un premier temps en dehors à la construction de fortins, servant à la fois d’avant-postes et de comptoirs, dont la principale activité était le commerce de peaux, très rémunérateur.

La seconde grande période d’urbanisation s’est faite à partir de la seconde moitié du 18e siècle. Pour la première fois, à travers la planification du « Comité de construction en pierres de Moscou et Saint-Pétersbourg » les villes uralo-sibériennes étaient édifiées à partir d’un modèle de grille unique. Ce modèle se rapprochait de beaucoup de la ville forteresse / cité idéale de la Renaissance. Mais ces premières planifications ne surent pas anticiper développement rapide de ces villes, et leurs alentours se développèrent de façon totalement chaotique et vernaculaire.

Durant cette période, un écossais, William Hastie, supervisa la construction de nombreuses villes en y appliquant un zoning régulier privilégiant un système orthogonal et la construction de maisons en ligne. Il publia des plans de villes avec des modèles d’îlots, industries, places, entrepôts pour permettre aux planificateurs locaux d’édifier leurs villes en suivant des modèles préétablis.

Un élément allait considérablement changer le cours de développement des villes sibériennes. En décembre 1825 (6), imprégnés des idées révolutionnaires, des nobles russes tentèrent un coup d’état contre le régime tsariste. Celui-ci ayant échoué, ils furent ostracisés en Sibérie où ils jouèrent un grand rôle dans le développement culturel des villes sibériennes repliées sur elles-mêmes du fait de leur isolement géographique. De cette confrontation allait naître les fondements de ce qui allait forger la culture et l’identité sibérienne et l’idée de la spécificité de l’homo sibericus (7). Les traces de ces apports des décembristes sont aujourd’hui encore visibles.

Protohistoire
Deux facteurs entraînèrent l’explosion démographique de la Sibérie. La première est le début de la construction en 1891 du transsibérien qui durera jusqu’en 1904. Cette ligne qui allait lier l’Extrême-est sibérien avec la Russie allait permettre d’une part aux hommes de se déplacer dans ces villes pour lesquelles il fallait jusqu’ici des mois pour les rejoindre, mais aussi de transporter les matières premières aussi bien de l’est à l’ouest de l’Oural mais aussi entre pôles industriels (tel zone fournissait du charbon à telle autre qui lui fournissait de l’acier par exemple).

En 1911, la Sibérie comptait 9 millions d’habitants, habitant presque exclusivement dans des villes de taille moyenne. Dû à l’impact du transsibérien, Les industries de taille moyenne sont progressivement fermées au profit des grosses au début du XIXe siècle.

La seconde est la révolution d’octobre qui marqua le début d’une nouvelle période d’industrialisation en Sibérie. Ils créèrent au début des années 20 les premiers AIK (soit colonie industrielle autonomes). Les architectes qui édifièrent ces villes étaient pour la plupart étrangers (Sebald Rutgers, Johannes B. van Loghem). Le modèle de ces villes fonctionnelles mélait la ville-jardin avec des bâtiments types placés autour de périmètres délimités. Les AIK furent un succès relatifs jusqu’en 1928.

En 1930 Staline lança le premier plan quinquennal. Staline lança de grands programmes de construction de villes industrielles. Pour l’histoire officielle de l’URSS ce fut le véritable commencement de l’industrialisation de la Sibérie (8). La découverte de gisements de pétrole et de gaz fut pour beaucoup dans ce développement.

L’aménagement de Magnitogorsk et de nombreux autres villes industrielles fut prétexte à de nombreux projets. L’objectif étant de construire les villes socialistes, sotsgorods, parfaites. Le débat se faisait entre urbanistes et désurbanistes. Ceux-ci n’arrivant pas à se mettre d’accord, le gouvernement invita l’architecte Ernst May. Le principe des villes qu’il construisit fut celui des super-blocs qui regroupaient de nombreux services dans un même bloc. Des bandes de jardins entrecoupaient ces blocs dans lesquels se trouvaient les écoles. Chaque architecte de la brigade E. May s’occupait d’un type particulier de bâtiment. Les questionnements portaient sur la standardisation des modes de construction. Les conditions de vies restaient très dures, ce qui conduisit en partie la brigade à quitter le pays au milieu des années 30.

Voici la perception enthousiaste qu’Henri Barbusse pouvait avoir de ces villes dans les années 30: “…Au delà de l’Oural, trois grands cercles industriels dont nos trois cercles du Nord, de la région Lorraine, du bassin de la Loire, donnent une idée assez faible en ce sens que les cercles soviétiques sont grands chacun comme la France. C’est le cercle de l’Oural avec Magnitogorsk, Sverdlovsk, Tcheliabinsk, le cercle de Kousnietz avec Novosibirsk, tous deux en pleine exploitation, et le cercle de l’Angarastroi encore inexploité. Là, tout autour de villes nouvelles surgies de la steppe en trois ans et dont deux ont déjà 300.000 âmes, des nations nouvelles se sont organisées, un peuplement se fait, peuplement intensif…”  ou encore « “En quatre ans, dit The Nation, il est sorti de terre une cinquantaine de villes nouvelles, de 50.000 à 250.000 habitants, centres industriels harmoniques et spécialisés”… Dans le bassin minier du Kousnietz, il y a eu, subitement, six villes nouvelles avec 600.000 habitants.
Henri Barbusse, Staline: un monde nouveau vu à travers un homme, Paris: Flammarion, 1935

Mais un livre comme celui de Stephen Kotkin, The idiocy of urban life en donne une vision bien moins enthousiaste. Il y décrit toutes les absurdités auxquelles les habitants de ces villes étaient confrontés. Les erreurs de planifications eurent des conséquences énormes sur le fonctionnement de ces villes. Par exemple, l’absence de modes de transports adéquats qui faisait préférer aux ouvriers de vivre dans des cabanes accolées aux industries dans lesquelles ils travaillaient plutôt que de marcher 3-4 kilomètres à pied chaque matin pour s’y rendre.

Entre 1929 et 1933, huit millions de personnes furent déplacées en Sibérie. Beaucoup le furent dans les camps de l’travail (9). Ces déportés participèrent à de grand travaux de terraformation, dont beaucoup n’aboutissèrent pas du fait de leurs démesures. Les plans quinquennaux tentèrent également de répartir les nouveaux arrivants dans des propriétés collectives, les kolkhozes, pour une production de subsistances. L’échec de ces coopératives entraînèrent par la suite le dernier stade de la « révolution agricole » par la concentration des kolkhozes et des sovkhozes dans des centres d’habitats collectifs, les agrovilles (10).

Le déclenchement de l’opération Barbarossa par Hitler en 1941 conforta la Sibérie dans son rôle économique vital pour la Russie occidentale. Staline finit de déplacer pendant cette période les industries soviétiques à l’est des montagnes de l’Oural. Les régions sont également remodelées à cette période en oblast, tachetés de kraï, territoires, puis de subdivisions ethniques. Ces oblast s’étirent sur les cartes jusqu’à l’arctique, donnant l’impression d’avoir été dilaté verticalement.

Au début des années 70, les villes industrielles rentrent dans une période de crise. Ce sont néanmoins les grèves du Kuzbass qui portèrent Eltsine au pouvoir en 1990. Aujourd’hui la désindustrialisation de la Sibérie a pour avantage de décroître la pollution, même si les dommages naturels sont pour la plupart irréversibles.

Faits
La Sibérie était territoire interdit du temps de l’URSS, ce qui rend les documents relatifs à celle-ci encore rares.

Le noyau originel des villes sibériennes reste encore aujourd’hui constitué de petits collectifs datant d’avant la ruée pionnière. La juxtaposition des trois époques de développement y est encore évidente avec les petits immeubles de l’époque tsariste, au premier plan, au second plan, les immeubles collectifs de la période stalinienne et en arrière plan, la ville de la ruée pionnière. La viabilisation des rues témoigne de cet urbanisme inachevé. Les chemins de grue de l’urbanisme rationnel le long des axes routiers et les grandes barres d’habitation en préfabriqué lourd sont encore visibles.

Aujourd’hui, le train reste encore le premier moyen de transport pour les marchandises comme pour les voyageurs.

Les cryosols représentent une réserve d’eau douce considérable dans un siècle où les besoins en eau vont aller croissant (11) ce qui pourrait être un atout s’il y a une migration de masse vers la Sibérie avant la fin du siècle.

Les fleuves permettent de desservir les régions que le chemin de fer n’atteignait pas ; toutefois aux problèmes climatiques (fleuves gelés) s’ajoute le fait que, excepté l’Amour qui se jette dans la mer d’Okhotsk, la plupart des grands cours d’eau de ces régions (Ienisseï, Lena, Ob) s’écoulent du sud vers le nord, c’est-à-dire vers l’océan glacial Arctique, ce qui restreint leur utilité dans une zone où le trafic est-ouest prime.

La section sibérienne de l’Académie des Sciences de L’URSS a montré que depuis le début des années 90, on assiste à un considérable reflux de population de l’Est vers l’Ouest et que les travailleurs sont plus nombreux à quitter la Sibérie qu’à venir s’y installer. De plus, on constate en même temps un mouvement intensif des populations des petits bourgs vers les grandes villes ainsi que des mouvements à l’intérieur même des villes, la fluidité même des cadres étant étroitement liée à ce programme de migration. Les avions pour Moscou affichent complets, de nombreuses villes de taille moyenne sont devenues fantômes en quelques années. Ce fut d’abord les mineurs ukrainiens après la fermeture des mines, puis maintenant les fonctionnaires russes. C’est le résultat des réformes économiques radicales commencées en 1992 qui a précipité le retour des pionniers de Sibérie. Le nombre de soldats stationnés en Sibérie a également baissé de plus d’un tiers depuis 1990.

« Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, le mouvement d’émigration vers l’Arctique russe s’est inversé. La transition vers l’économie de marché, la réduction des prestations sociales et des subventions, la dévaluation du rouble et le déclin général de l’économie de la Russie post-soviétique ont empêché les villes de continuer de faire vivre une population importante. Dans la ville minière de Vorkuta, autrefois prospère, la production de charbon est tombée à seulement 2 % du niveau qu’elle atteignait dix ans auparavant, le déficit du budget municipal est de 100 % et la population a diminué de près de 30 000 habitants (Weir, 2001 ; World Gazetteer, 2001). Des dizaines de milliers d’habitants ont quitté des villes comme Norilsk et Mourmansk entre 1989 et 2001, et dans certains endroits la population a diminué de plus de 50 %. Le gouvernement russe, avec l’aide de la Banque mondiale, offre des crédits pour le logement et d’autres aides à ceux qui souhaitent quitter l’Arctique (Weir, 2001 ; World Gazetteer, 2001). »

« Modèle expérimental pour tester les conditions de fonctionnement d’une vraie ville au-delà du cercle polaire, Norilsk est aujourd’hui souvent citée comme contre-exemple. Bagne depuis sa création en 1935 jusque dans les années 40, il s’agit d’un grand complexe minier et industriel comportant les mines et carrières de nickel, cuivre, platine et cobalt, deux combinats d’enrichissement, des mines de charbon et une centrale thermique, deux centrales hydroélectriques, trois combinats de matériaux de construction, un sovkhoze de serres et d’élevage, le tout placé sous la juridiction unique du ministère des métaux non ferreux (remplacé aujourd’hui par le holding Norilsknikel). Norilsk est relié par une voie ferrée au port de Doudinka. La ville de 245 000 habitants fait forte impression (…), mais la réalité n’est pas rose. Les conditions de vie, quoique longtemps facilitées par des approvisionnements spéciaux, restent dures du fait du froid hivernal et de la nuit polaire. Or il ne s’agit pas ici d’équipes d’ouvriers, mais de familles entières, et donc d’écoles, de lycées. (…) Le type d’urbanisme pose d’énormes problèmes: à la longue, le pergélisol est touché et une partie des maisons s’affaisse. Les nouvelles autorités ne cachent plus leur désillusion et parlent de réduire la population à 160 000 habitants en renvoyant femmes, enfants, retraités vers le sud.» J. Radvanyi, la nouvelle Russie, A. Colin 2000

L’urbanisme sibérien est particulièrement fascinant, de par sa démesure, de par l’isolement au milieu duquel il se trouve, du type d’insularité qu’il génère. Il reste en grande partie inachevé, l’effondrement du système qui prévalait sous l’Union soviétique ayant stoppé tous les développements en cours. Ce qui leurs donnent l’impression de ne pas être arrivées à terme, de se trouver dans un état d’inachèvement, comme en veille, témoins d’un rétrofutur.

Inframonde, la recherche de la faille
Les hommes ayant vécu en Sibérie ont toujours dû faire avec et souvent contre le permafrost. Tout aménagement toute construction restant précaire, toujours susceptibles d’être mis à bas, en permanence menacées par les phases de gel et dégel et aux mouvements géomorphologiques qui en résultent (12). Toute fondation y est de ce fait impossible. Tous bâtiments publics ou privés est construits sur pilotis pour éviter que les chauffages intérieurs ne réchauffe et ne fasse fondre le sol et que le bâtiment ne vienne à basculer ou se disloquer. Les réseaux électriques, d’eau et de télécommunication y sont aériens. Les  voies de communication sont à reconstruire après la période de dégel.

La fonte du permafrost n’est pas seulement imputable au réchauffement climatique (13). Il est lié à ses propriétés physiques. Dans un cercle vicieux, plus il fond, moins les rayons du soleil sont réfractés et plus le processus s’en trouve accéléré. Une étude commandé par le gouvernement canadien estime que du blé sera cultivé en Sibérie dans moins de 70 ans.

Il n’est pas intéressant de savoir si ces changements climatiques sont imputables aux seules activités humaines ou s’ils pourraient s’inscrire dans un changement d’ère climatique (14).

Si les prévisions annoncées s’avèrent vrais c’est-à-dire que la frontière climatique va reculer en moins d’un siècle de 500 kilomètres, la topologie et l’environnement dans lesquels se trouvent les villes industrielles sud-sibériennes vont s’en trouver considérablement modifiées. La façon de les habiter va elle-même doucement changer. Des personnes vivants dans des zones où les conditions climatiques se seraient dégradées ou seraient moins favorables pourraient décider de venir s’installer sur ce territoire devenu fertile et propice aux activités humaines, réamorçant les flux migratoires vers ces territoires.

Mais entre temps, la Sibérie pendant une durée indéterminée va devenir un immense marécage au milieu duquel l’actuel urbanisme ne pourra plus être pérenne. Leurs habitants devront faire face à la fois aux changements immédiats et peut-être catastrophiste (beaucoup de villes sibériennes se trouvent en dessous du niveau de la mer) mais aussi préfigurer les mutations à venir.

Serait-il alors possible d’imaginer, de façonner un urbanisme qui ne soit pas la transposition de modèles qui ont pu avoir leurs pertinences dans d’autres environnements ? Pourrions-nous penser à une forme de tropisme (15) particulier à la Sibérie qui induise un urbanisme propre à cette période de mutation qui s’ouvre ? Un urbanisme de passage, de strate, de sédimentation.

Cette faille climatique qui s’ouvre pourrait permettre de générer une façon d’habiter et de vivre temporaire qui sédimente les futurs évolutions. Un monde qui s’enterre, s’inverse en utilisant les forces géomorphologiques comme celles des pingos (bulguniaks en russe), montagnes surgissant naturellement sous la poussée du gel et pouvant atteindre jusqu’à 50 mètres de hauteur pour plus d’une centaine de mètres de diamètre.

Comme si après avoir été soumise à des influences extérieures, des modèles endogènes (16) se multipliaient pour répondre aux nouvelles contingences politiques, géographiques, sociales inextricablement mêlées aux processus géologique et climatique. Un urbanisme qui se glisse dans les failles des différentes phases d’urbanisation de la Sibérie et vienne en habiter les restes, marquant la fin d’une période exploratoire et début d’un urbanisme par strates.

1. Permafrost ou Pergelisol / PEDOL. Couche de sol (terre, sédiment, pierre) gelée pour au moins 2 années consécutives. Seule une fine couche de terre dite « active » dégèle à chaque printemps.
2. Il y a environ 10.000ans
3. « En revanche, les Sibériens se frottent les mains à l’évocation d’un réchauffement pouvant transformer la taïga en immenses champs de blé ! Seulement voilà, les climatologues russes tempèrent cet enthousiasme. L’augmentation des aléas climatiques dans le sud du pays pourrait réduire à néant la mise en culture d’une partie de la Sibérie. Malheureusement, ce pessimisme peut être étendu à de nombreuses autres régions du monde. Si bien que le coup de fouet que les plantes sont en droit d’attendre du futur doublement du gaz carbonique dans l’atmosphère pourrait n’être qu’un espoir illusoire. « Frédéric lewino / Réchauffement de la planète, les preuves à nos portes / Le Point 12/12/03 – N°1630
4. Le résultat de cette étude est à prendre avec précaution puisque ce réchauffement va aussi modifier la faune et que celle-ci a un rôle important dans la création d’anticyclones.
5. L’histoire officielle en vigueur du temps de L’URSS minimisait grandement l’histoire industrielle de la Sibérie d’avant la révultion de 17. Et celle-ci n’est pas négligeable. Conscient de la richesse des sous-sols, les premières villes industrielles sibériennes de tailles importantes ont été construites dès le début du 17e siècle sous l’impulsion de Pierre le Grand. La première a été Nev’ianski, en 1699, construite en 20 mois, puis celle de Kamenski un an après en 20 mois également, jusqu’à la dernière et plus grande de cette période, Nizhnetagilskii en 1725. Nous pourrions citer l’architecte néerlandais George W. de Hennin, qui fut directeur des mines uralo-sibérienne de 1722 à 1734 et qui supervisa la construction de nombreuses mines et des logements attenants pour les ouvriers, construit principalement en bois.
6. Les opposants au tsar qui furent exilés sont appelés décembristes d’après la tentative de coup d’état de décembre 1825 et la première vague de déportation qui s’en ensuivit. Décembristes devint par la suite le nom générique donné à tous les opposants, le plus souvent d’ascendance noble, exilés en Sibérie. Une partie d’entre eux, une fois la période d’exil passée, décida de ne pas revenir.
7. Ferdinand Ossendowsky, biologiste russe d’origine polonaise ayant participé à la révolution de 1905, et de ce fait exilé en Sibérie avant de fuir la révolution bolchevique en 1917 à travers l’immensité glacée de la Sibérie puis l’Asie est bien représentatif de cet « homo sibericus ». Il a raconté ses aventures dans « Des bêtes, des hommes, des dieux » en 1922.
8. La date d’établissement de Magnitogorsk jusqu’ici daté de 1743, fut changé pour le 30 juin 1929, date d’arrivée du premier train en ville.
9. La peine de mort avait été abolie pendant un temps au 18e siècle en Russie pour permettre l’aménagement de la Sibérie.
(10) Le pouvoir soviétique avait également construit de toute pièce une ville en Sibérie à la fin des années 50, Akademgodorok, dans laquelle de nombreux savants, dans de nombreuses disciplines, étaient regroupés pour pouvoir mener à bien leurs recherches. Ils y disposaient de facilités de vie inimaginables dans l’URSS de l’époque et avaient accès à de nombreuses informations provenant du monde occidental tout en en étant préservé de l’influence néfaste.
(11) Avec les premières guerres de l’eau en Afrique
(12) Ce qui explique que régulièrement des mammouths remontent à la surface
(13) https://www.socc.ca/home/ (Canada) http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=1415 (Suisse)
(14) Il y a eu 6 mini-pics climatiques depuis la dernière grande ère de glaciation il y a 10.000 ans.
(15) Tropisme : Croissance orientée dans l’espace, chez les végétaux et les animaux fixés, sous l’influence d’une excitation extérieure (phototropisme, géotropisme, etc.) (Larousse).
(16) Endogène Qui prend naissance à l’intérieur d’une structure, d’un organisme, d’une société, sous l’influence de causes strictement internes (Larousse).

Densite-Pop-Sib
1. Densité de  population en Sibérie (source Arctic Environnemental Atlas)

Perm-Sib
2. Carte des différents types de  permafrost en Russie (Université d’Austin, Texas Austin 2001)

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Bibliographie
Données géologiques, géographiques, climatiques, environnementales sur le permafrost (en anglais)

http://nsidc.org/data/docs/fgdc/ggd600_russia_pf_maps/russian_permafrost_desc.html

http://www.uspermafrost.org/

http://nsidc.org/fgdc/maps/

https://www.socc.ca/home/

Permafrost martien
http://www.nirgal.net/glace.html

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Urbanisme sibérien
Ivan V. Nevzgodine: Urban history of the Stalinist company towns in Ural and Siberia.
IHAAU, Faculty of Architecture at Delft University of Technology, The Netherlands, Novosibirsk State Academy of Architecture and Fine Arts, Russia
Sixth International Conference on Urban History / Session: The decline of industrial cities

Barbusse, Henri (1935) Staline: un monde nouveau vu à travers un homme, Paris: Flammarion.

Dewolf Yvette : Comment vivre en Sibérie ou l’urbanisme sur permafrost, Association Française du Périglaciaire Volume N°1 – Novembre 1994

May, Ernst (1961) Cities of the future, Survey, 38 (October), pp. 179-185.

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